le Temps Rhétorique

VOL.I…No.04

SUISSE, GENÈVE, SAMEDI 3 JANVIER 2025

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"NOUS NE SOMMES PAS SEULS"

HOUSTON, NOUS AVONS UN PROBLÈME

Chronique d’une découverte qui dérange.

Il y a dans l’histoire humaine une phrase qui revient toujours trop tard : nous ne sommes pas seuls. Elle surgit après des siècles de certitudes, après des cartes trop pleines et des mondes que l’on croyait clos. Elle ne provoque jamais l’enthousiasme qu’on lui prête. Elle inquiète, elle froisse, elle oblige à redescendre d’un piédestal patiemment sculpté.

Au cinéma, l’extraterrestre n’est jamais qu’un miroir mal poli. Qu’il soit humanoïde ou monstrueux, séduisant ou répulsif, il n’est pas là pour parler de lui, mais de nous. De notre réaction face à l’altérité. De notre incapacité chronique à accepter que l’univers, ou le monde, ne s’organise pas autour d’un centre unique. Le choc n’est pas tant la découverte d’une autre intelligence que la perte soudaine de l’exclusivité.

L’astronaute qui pose le pied sur un sol inconnu ne tremble pas parce qu’il voit une forme étrangère. Il tremble parce qu’il comprend que ce sol n’attendait pas sa venue.

L’illusion de la solitude.

Longtemps, l’humanité s’est raconté qu’elle était seule par défaut, et non par mérite. Seule parce que le ciel était vide, parce que les étoiles se taisaient, parce que rien ne répondait. Cette solitude cosmique a nourri des récits héroïques, des mythes fondateurs, une grandeur par abandon : être seul, c’était être central.

Il en va souvent de même dans les microcosmes humains. Toute institution qui naît dans un relatif désert intellectuel finit par confondre antériorité et unicité. On s’installe, on structure, on nomme – et, très vite, on proclame. Être le premier revient à être le seul. Être le seul revient à être légitime. Et la légitimité, insensiblement, devient monopole moral.

Mais l’univers n’aime pas les monopoles.

La découverte de l’autre ne se fait jamais par fracas. Elle commence par un signal faible. Une anomalie. Une variation infime dans le bruit ambiant. Quelque chose qui ne cadre pas avec les équations établies. On doute. On minimise. On corrige les instruments. Puis l’évidence s’impose : il existe ailleurs une structure, une organisation, une manière différente – mais rigoureuse – de penser et de pratiquer. Non pas une copie, mais une autre logique. Non pas un double, mais un voisin. Dans le paysage genevois du débat parlementaire, ce moment est arrivé. Et comme toujours, la réaction n’a pas été l’émerveillement, mais la crispation.

L’altérité comme menace.

L’histoire nous l’enseigne avec une constance cruelle: l’Homme tolère mal l’altérité lorsqu’elle lui ressemble. Le radicalement différent peut être exotisé, folklorisé, dominé. Le presque-semblable, lui, est insupportable. Il remet en cause non seulement l’existence, mais la hiérarchie.

C’est ici que la mythologie trouve naturellement sa place – non comme digression, mais comme grille de lecture. Rome n’a pas détruit Carthage parce qu’elle était étrangère, mais parce qu’elle était comparable. Les héros antiques ne combattent jamais le monstre absolu ; ils affrontent leur reflet déformé. Hector craint Achille non parce qu’il est demi-dieu, mais parce qu’il est homme également.

Le Geneva Debate

Lancée en 2022 – je crois – par le Geneva Graduate Institute, cette initiative s’articule autour d’un concours annuel anglophone de débat parlementaire. Il ne s’agit bien de l’original format britannique : le British Parliament Debate Format (ou abrégé : BP).

À chaque édition, deux équipes d’étudiants débattent pour et contre une motion (une déclaration sur une question urgente,) devant un public et un jury, souvent suivi d’une discussion post-débat. Parmi les sujets abordés, on trouve notamment la question de de la mort – présumée – de la démocratie.

Concours et compétition, annuel et hebdomadaire, anglophone et francophone – le Geneva Debate et la SRG sont deux formes d’organismes parlementaires, mais distincts. Pas de quoi craindre l’invasion.

La tentation de l’Empire

Face à cette découverte, deux attitudes sont possibles: la coexistence ou la domination. L’univers, lui, ne tranche pas. L’Homme, si.

Proclamer son unicité après avoir découvert l’autre relève moins de l’erreur que de l’aveu. L’aveu d’une peur : celle de devoir partager le ciel. Car reconnaître que l’on n’est pas seul, c’est accepter que l’on ne soit pas indispensable.

C’est ici que la figure de l’Empire apparaît.

L’Empire n’est pas celui qui gouverne, mais celui qui refuse la pluralité. Celui qui transforme une antériorité historique en droit exclusif. Celui qui confond reconnaissance et obéissance.

Le fardeau de l’unique

Être seul, s’il est seulement possible de l’être, n’est jamais un privilège. C’est une charge. Une responsabilité écrasante. Car qui est réellement seul ne peut se comparer, ne peut s’excuser, ne peut se diluer. Il n’a pas de rival pour justifier ses failles, ni pour trouver le feu de son vouloir.

Ainsi, proclamer son unicité n’est pas un triomphe, mais une mise à l’épreuve. Une exigence morale. Une obligation de perfection. Or l’univers est cruel avec ceux qui se proclament uniques sans en assumer le poids.

Épilogue.

Autant qu’elle prone la réussite, le talent, la compétition – la SRG s’est aussi inscrite comme une balafre sur le visage du débat genevois. Une griffure de chat pour certains, un traumatisme pour les autres, car plus jamais le débat genevois ne sera un monopole.

Bannis, honnis, rejetés, humiliés orateurs d’autres structures trouveront toujours refuge chez l’Unique association de débat parlementaire, à la manière toute genevoise de l’accueil, tant qu’ils en respectent les règles.

L’Homme, pour grandir, devra accepter que le ciel soit plus vaste que son regard. Le reste – l’arrogance, la peur, la crispation – n’est jamais qu’un réflexe terrestre.

Notre tête est dans les étoiles.

De Genève au Colorado.

La SRG, puisque jeune structure, tend à verser sur le flanc de ce qu’en management d’entreprise l’on appelle : la sur-préparation. Se considérant déjà comme première, unique et triomphante il est d’usage qu’elle prenne le taureau par les cornes, lors qu’il n’est encore qu’un jeune veau.

 

Invitation à de nouveaux projets, prises de contact à tout va, demande de collaboration… la productivité rhétorique bat son plein, et avec elle, des surprises se dévoilent. L’une d’elle, l’écriture à un magasine américain, peut-être connu du lecteur : Philosophy and Rhetoric.

 

Une revue académique trimestrielle de premier plan publiée par la Penn State University Press, fondée en 1968, qui se concentre sur les liens profonds et interdisciplinaires entre la philosophie (vérité, logique, connaissance) et la rhétorique (persuasion, argumentation, communication) à travers des articles scientifiques, des critiques et des forums visant à faire progresser, non seulement la compréhension théorique, mais également les problèmes pratiques. Considéré jusqu’à être une ressource essentielle pour les chercheurs qui explorent les interactions entre ces domaines, de l’argumentation logique au discours politique, le magasine est accessible via des plateformes telles que JSTOR et Project MUSE

Aucun rapport avec la Suisse, pas plus avec Genève, mais tout avoir avec la rhétorique. Et la SRG est… ?

Une Société de Rhétorique.

 

C’est ainsi que s’écrivait, le 4 décembre, “A Philosophical Invitation from Geneva’s New Rhetorical Society”, à l’égard des rédacteurs de Philosophy and Rhetoric.

Sans véritable espoir d’être lu, ni même compris, l’invitation eut toutefois égards à la langue de Shakespeare, et articulait plusieurs demandes.

 

Ces souhaits ne furent pas exaucés, non. Ils furent amplifiés !

Dr. Omedi OCHIENG, éditeur dudit magazine ainsi que Professeur associé au Département de Communication de l’University of Colorado Boulder eut la grâce qui sied aux grands esprits, et demanda à ce que les membres de la SRG écrivirent à l’occasion d’une Tribune exceptionnelle.

 

La SRG serait, sauf information contraire, la première association d’art oratoire Suisse romande a franchir les frontières, et disposer d’une Tribune, près de huit-mille kilomètres au delà de ses murs.

Le drapeau noir jusque sur le Nouveau Monde.

Le Droit, héritier de l’art oratoire :
Sylla, César ou Caton ?

Lucius Cornelius Sylla est l’homme qui rompt un interdit fondateur : pour la première fois, un général marche sur Rome avec ses propres légions.

Privé de son commandement contre Mithridate au profit de Marius, Sylla ne proteste pas. Il revient par la force. La parole, dès lors, devient superflue. Nommé dictateur pour « refonder la République », il gouverne par un outil d’une froideur radicale : les proscriptions. Des listes de noms affichées publiquement. Pas de procès. Pas de défense. Être nommé revient à être traqué, puis exécuté.

Chez Sylla, le Droit n’argumente pas : il tranche. La loi n’est plus débat, mais écriture administrative de la mort. Paradoxalement, Sylla finit par abdiquer. Il se retire après avoir remodelé les institutions, comme pour signifier que le pouvoir n’était pas une passion, mais une méthode.

Caton l’Ancien incarne une idée exigeante, presque inconfortable : la parole doit être droite, même si elle est inefficace. Il refuse les arrangements, se méfie du charme, méprise la séduction. Son discours est sec, parfois pesant, souvent répétitif. Il ne cherche pas à emporter l’adhésion ; il rappelle une norme.

Cette posture lui donne une stature morale, mais aussi une limite politique. Caton confond parfois la rigueur avec l’intransigeance, la constance avec l’aveuglement. À force de refuser toute concession, il finit par parler seul. Sa vertu devient une ligne de conduite personnelle plus qu’un langage commun.

Chez Caton, la parole ne transforme pas le monde : elle le juge. Elle ne construit pas, elle résiste. Et cette résistance, si elle impressionne, isole. L’éloquence cesse alors d’être un espace de confrontation pour venir une posture. Caton n’est ni un tyran ni un stratège. Il est autre chose : un homme qui parle pour rester fidèle à lui-même, quitte à ne plus être entendu. Une figure nécessaire, peut-être, mais insuffisante. Car la vertu, lorsqu’elle refuse de composer, finit souvent par se condamner à l’impuissance.

Jules César comprend très tôt que le pouvoir n’est pas seulement une question de victoire, mais de lisibilité. Il faut que les faits paraissent clairs, nécessaires, presque inévitables. Ses campagnes militaires, consignées dans les Commentaires, ne sont pas livrées comme des exploits, mais comme des suites logiques d’événements. L’auteur y disparaît derrière le narrateur. L’ambition se dissout dans la syntaxe.

Le style est sobre, presque austère. Pas de grandiloquence, pas d’emphase. Et c’est précisément cette retenue qui fait sa force. Le lecteur n’est pas invité à admirer, mais à comprendre – et en comprenant, à consentir. César ne cherche pas à convaincre frontalement ; il installe une évidence.

Sa parole est élégante sans être mondaine, stratégique sans être tapageuse. Elle ne s’élève pas pour séduire, elle s’aligne pour guider. Elle n’explique pas le pouvoir : elle le rend naturel. Ainsi, l’acte le plus politique de César n’est peut-être ni le Rubicon, ni la victoire, ni même la dictature, mais cette capacité à transformer l’action en récit maîtrisé.

Parler, chez César, n’est jamais un risque. C’est une avance. Une manière d’occuper le terrain avant même que les autres n’y posent le pied.

Et dans cette maîtrise du langage, Rome découvre une vérité dérangeante : on peut régner sans hausser la voix, pourvu que le monde adopte votre version des faits.

Ces trois figures ont régné sur Rome : d’abord Sylla, puis Caton, puis César. Le Tyran, l’Austère, le Conquérant.

À Genève, une évidence semble s’être installée sans discussion. Une seule faculté organise un concours d’art oratoire : celle du Droit. Une seule filière en revendique la tradition. Une seule profession continue de se définir comme indissociable de la parole : celle du Plaideur. L’expression orale serait ainsi naturellement juridique, presque par essence.

L’idée est séduisante. Elle est aussi dangereusement simplificatrice. Surtout lorsque l’unique enseignement universitaire de rhétorique est voulu restreint aux étudiants en droit. Et l’histoire rappelle une vérité moins confortable : le Droit n’a jamais été le propriétaire exclusif de l’art oratoire. Il en a été l’un des terrains, parfois l’un des bénéficiaires, mais pas l’unique garant.

Si le Droit est réellement l’héritier de l’art oratoire, alors il doit choisir son ancêtre, et assumer. Pour l’instant, il ne se reconnait d’aucun, comme s’il s’était donné naissance lui-même… comme s’il s’était couronné seul, à la manière d’un Napoléon.

Peu convaincant.

Le temps de l'attente est révolu.

Le brouillard s’est enfin levé. Les tambours de guerre, qui ne s’entendaient jusque-là qu’en sourdine, ont désormais un rythme précis. Les cartes sont sur la table : la Coupe Auvergne-Rhône-Alpes de Débat 2026 a livré la première salve de son calendrier, et avec lui, la géographie exacte des affrontements à venir.

Deux fronts. Deux dates. Deux récits parallèles appelés à converger.

Le premier s’ouvrira le 7 février 2026, dans la Poule A où l’expérience se mêle à l’audace. GEM en débat et Eloquentia Lyon y croiseront le fer avec le Club Genevois de Débat, tandis que LYSIAS Clermont, adversaire désormais familier, complète ce quatuor aux équilibres instables. Nulle place pour l’erreur : chaque joute comptera, chaque mot aura son poids.

Une semaine plus tard, le 14 février, la Poule B entrera en scène. Imp(r)ose-toi!, Verbat’EM, Oratoria Lyon : autant de noms qui évoquent des styles, des écoles, des tempéraments. Et au cœur de cette constellation, Genève avance sous une nouvelle bannière. Pour la première fois, ce n’est plus une simple délégation qui se présente, mais une association constituée, identifiée, assumée : la SRG.

Le symbole est fort. Là où Genève affrontait jadis seule les structures installées, elle se présente désormais comme une institution biface, consciente de son héritage, mais tournée vers la conquête : d’un côté, le Club Genevois de Débat ; de l’autre, la prestigieuse SRG. La qualification pour les demi-finales – dont la date reste encore suspendue ne se gagnera ni sur la réputation, ni sur la mémoire des éditions passées, mais sur la rigueur, la stratégie et la capacité à tenir sous pression.

Le géant LYSIAS Clermont est naturellement favori, puisqu’ayant remportée l’édition précédente. Les tenaces d’Imp(r)ose-toi! ne sont pas à sous-estimer : n’ayant jamais senti l’odeur des finales en deux éditions, notre rédaction imagine bien qu’ils se soient plus que jamais préparés à vaincre. Oratoria Lyon n’est pas connue, Verbat’EM reste insoluble. Eloquentia Lyon entre dans l’arène. Autant de variables qui menacent l’équilibre de l’équation.

Il est amusant de penser que LYSIAS Clermont aura à affronter le finaliste précédent, en poule, et son remplaçant, pourvu que la SRG triomphe.

L’histoire, cette fois, ne s’écrit plus dans l’attente. Les dates sont fixées, les adversaires connus et les orateurs, eux, affûtent déjà leurs armes.