VOL.I…No.03
SUISSE, GENÈVE, SAMEDI 20 DÉCEMBRE 2025
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“Aucune actualité” rime avec “aucune activité“, mais pas avec “aucun intérêt”. Pour cet avant-dernier numéro de l’année, laissez-vous guider dans les méandres d’un symptôme, aussi récent que tenace, du mal-aimé art oratoire : le public étudiant pour seul public.
Des termes souvent confondus, qui s’ils sont proches, ne sont que cousins, et pas frères.
L’art oratoire, regroupe, à peu près, toute ce que nous allons définir. C’est un art libéral, soit une technique, mais on lui attribue aussi le côté artistique du beau. Il est synonyme de l’expression orale, de l’oralité.
La Rhétorique est la technique de convaincre, et plus particulièrement, convaincre par le discours. Mais c’est une fausse définition, elle est la technique de convaincre et persuader.
Pourquoi ?
Convaincre, l’action de créer la conviction par l’apport d’une nouvelle idée.
Persuader, l’action de créer la conviction en changeant l’ordre interne d’une personne, en se basant sur les opinions déjà admises.
Le débat est un format d’expression, comme le pitch, la plaidoirie, le discours…
Et l’éloquence ? c’est l’art de bien dire, ou bien parler. C’est la beauté, la sonorité, le style, la rime, la musicalité, l’image.
Il y a de l’éloquence dans la Rhétorique, il n’y a pas de Rhétorique dans l’éloquence.
MOIS DE DÉCEMBRE : MOIS DE L’OUBLI
l existe, en Romandie, cinq “grandes” associations d’art oratoire. À Neuchâtel, l’association LYSIAS, qui accueillait récemment le Grand Prix Intercantonal de Débat (GPID). À Fribourg, le Cercle Fribourgeois de Débat et de Rhétorique (CFDR), qui accueillait le GPID en 2023. Dans le magnifique Canton de Vaud, le Club de Rhétorique de l’Université et des Étudiant·e·s de Lausanne (CRUEL), qui accueillait la première édition du GPID et dispose encore, comme image d’accueil de son site internet, ledit GPID. À Genève, le Club Genevois de Débat (CGD), et la merveilleuse Société de Rhétorique de l’Université de Genève (SRG).
Pour décrire temporellement la chose, le CGD est né il y a près de quatorze ans, ou douze depuis sa reconnaissance par l’Université de Genève. Le CRUEL a neuf ans, le CFDR trois ou quatre, et LYSIAS n’en a que deux. La SRG est naturellement cadette, puisqu’elle n’a pas encore deux mois entiers d’existence officielle.
À ces cinq grandes associations, ajoutez les European’s Law Student’s Associations (ELSA) de Fribourg ou Neuchâtel, qui occupaient la fibre oratoire avant la création d’associations dédiées dans ces cantons. Ajoutez les associations thématiques, comme Plume, association littéraire de l’UniL ; Kamaf, association table ronde des afro-descendants à l’UniGE ; les Parlements des Jeunes ; les Jeunesse Débat…
Vous obtenez, en addition, pléthore de manières et de structures pour pratiquer l’art oratoire. Mais une constante émerge : chacune de ces structures est portée par des étudiants.
Lorsque s’organisait à l’UniGE des formations à la rhétorique, un intervenant connu pour ses frasques oratoires et des discours dantesques, glissait à l’oreille de ses élèves, “qu’il fallait profiter de pratiquer l’art oratoire à l’Université, puisqu’une fois sorti, il ne l’était plus possible”.
Ce constat, frappant, glaçant même pour qui considère l’expression orale comme un tant soi peu utile, n’était finalement qu’un euphémisme. Non seulement est-il difficile de pratiquer, en dehors de l’Université ; l’Université dicte les codes, et son management est celui de Caligula plutôt que César.
À Genève, en France, où que ce soit : le corps estudiantin domine et règne d’une main de fer. C’est qu’au secondaire, l’on est encore trop jeune pour être passionné – passionné d’art oratoire, ou passionné tout court –, et que passées les études, l’on dispose rarement du temps nécessaire à la pratique – pratique de l’art oratoire, ou pratique de toute chose.
Avez-vous jamais remarqué que vos connaissances, proches du niveau professionnel en sport, n’anticipent un éventuel recrutement qu’à l’horizon maximal de leur diplôme ?
Il est vrai, et soyons réaliste, que débuter une carrière professionnelle au tendre âge de vingt-huit hivers s’acclimate de quelques difficultés. Impossible non, improbable oui.
Il semble déjà plus réaliste de débuter l’écriture, l’art graphique, ou les sports dits “intellectuels” comme les échecs ou “non physiques”comme l’e-sport. Mais encore, le niveau professionnel dispose comme un plafond de verre, cette fois plus pernicieux : s’il n’y a pas de date de péremption, il y a un âge de récolte féconde, généralement le plus tôt possible.
L’art oratoire est bon maître, et meilleur ami encore. Il n’a ni date de récolte, ni date de péremption, ni âge recommandé. Ce qui fait de lui un art immarcesible, c’est-à-dire, qui ne se flétrit pas. Reconnaissez comme vous buviez les paroles des éloquents de votre jeunesse, et buvez celles de vos collègues de bureaux ; reconnaissez comme le cadet qui s’exprime, apportait les jeux du jardin d’enfant de même que le politique apporte les solutions à sa nation. Du professeur et de l’étudiant, si s’est placée entre la barrière du statut, la rhétorique est un lapin bondissant qui fait fi, et joint les deux bouts, sans intérêt de l’ordre.
Même le plus mauvais orateur dispose au moins d’un crapaud, un peu pataud, peut-être même grassouillet, mais qui bondit tout de même, entre deux croâssements.
“Enfin, quel foutu rapport avec le titre de l’article, bon Dieu ! cette manie d’introduire sur vingt-six paragraphes, de traiter en un, et de conclure en six, c’est imbuvable !”
et vous auriez raison, de vous exclamer ! car on ne boit pas de pages.
Et que la limite de caractère, pour être belle,
se doit de s’aligner, parfaitement.
est le nom d’un des cinq fleuves des Enfers, le fleuve de l’Oubli. Et en ce qui concerne l’art oratoire, au moins le mois de décembre, et surement ceux de janvier, juin, juillet et août – voire pire.
Si l’art oratoire est dominé par le corps estudiantin, que le corps estudiantin est régi au rythme de l’Université,
que l’Université dure entre trois et huit ans, généralement cinq, avec cinq mois de vacances : décembre à janvier, juin à août,
alors l’art oratoire s’oublie, dès la sortie de l’Université, et lorsqu’encore étudiant, près de la moitié de l’année.
C’est-à-dire, que pour qui se projette obtenir une Maîtrise (un master quoi), ce sont six mois de cinq ans, soit trente mois totaux.
Comptez que la SRG, avec un rythme élevé, projette un débat par semaine, et qu’il y a quatre semaines par mois environ, et qu’un débat dure près de deux heures, mais qu’un passage est au maximum de cinq minutes.
Un étudiant pratique l’art oratoire dix heures en cinq ans.
S’il est dit qu’il faille accumuler dix-mille heures, pour devenir maître d’une discipline, il faudra
CINQ-MILLE ANS
pour qu’un étudiant devienne maître de la rhétorique.
Vous rendez-vous compte du drame ? Comprenez vous que l’Université – toute Université ! – est finalement riveraine, et fluviale du Léthé.
Ce n’est pas que l’art oratoire soit difficile. C’est qu’on l’empêche matériellement d’exister.
Mais en proportion, si du débat il y avait, durant ces moins de vacances, ce serait deux-mille cinq-cents ans, et plus cinq-mille.
Et à force d’initiatives de ce genre, qui ne coûte franchement rien d’autre que d’ouvrir des salles aux étudiants, nous finirons bien par rendre possible, bien que difficile, la maîtrise totale de la rhétorique, pour un étudiant.
Voilà, pourquoi il faut six paragraphes d’introduction.
Pour atténuer le choc.
On disait de Byron qu’il était : immoral, génial, dangereux, séduisant, excessif, impossible à ignorer. Rappelons que ce génie de poésie se levait un matin, et goûtait la gloire ; rappelons de même qu’il fut, certes postérieurement, archivé comme l’un des quatre Dandys originels. Un être complexe, qui, lassé d’en écrire, fit de sa vie son dernier chef d’oeuvre.
Un bon orateur – et je ne dis pas un bon rhéteur, puisqu’il est question de technique ; ; un Quintilien, puisqu’il est question de morale ; un Aristote, puisqu’il est question de mentir sur deux millénaires – je dis, un bon orateur, est avant-tout Byronnien.
Que voulez-vous que nous fassions, nous qui défendons les idées et les opinions, comme on défend la météo de la veille face à celle de demain ?
Que voulez-vous que nous nous lissions, nous qui trouvons force d’intérêt dans le détail piquant, l’anecdote originale ?
Que voulez-vous que nous jurions à l’aune d’un hôtel de règles ou de l’autre, quand de notre science déjà nous sommes cancres, et en cela ses meilleurs élèves ?
L’on reproche à l’orateur le scandale, comme on reproche à l’étudiant de droit de ne pas respecter la loi. L’on reproche à l’orateur le manque de politesse, de convenance, de tact devant l’injustice et l’injuste, comme l’on reproche à l’homme de loi la sauvegarde des intérêts nécessaires, au regard des fauteurs.
L’orateur est avant tout esprit libre, et la liberté est, a été, et sera toujours dangereuse, pour les ennemis de la liberté.
Byron quittait l’Angleterre, presqu’en exil ; choquait l’aristocratie et les gens puissantes ; meurt en combattant pour l’indépendance grecque : un poète devenu corps politique.
“Sulfureux” un terme juste, mais trop faible !
L’orateur n’est pas fait pour être aimé, mais pour être nécessaire. Et l’époque qui réclame des esprits dociles s’étonne encore de rencontrer des esprits libres.
Byron ne demandait pas la permission ? L’orateur non plus.
L’orateur n’est pas un gestionnaire de convenances. Il n’est pas pour rassurer, lisser les aspérités du réel, mais bien pour nommer ce qui dérange, quitte à en porter le coût.
On lui reproche son ton, son excès, sa violence parfois, mais c’est toujours après coup, lorsque l’on s’est déjà servi de ses mots pour avancer.
L’histoire n’aime pas les orateurs ; elle se sert d’eux.
Dans un monde qui confond la paix avec le silence, et la mesure avec l’inaction, cette fidélité-là suffit à rendre sulfureux, corrosif, infréquentable. Soit !
La question est simple. Parfaite pour être confortable, autour du feu de la cheminée, entre famille, avec des enfants en bas âge.
Elle est courte, polie, bien élevée. Elle ne hausse pas le ton, ne pointe personne du doigt, ne réclame aucune indignation immédiate. Elle rit aux blagues racistes, fait la chenille quand il le faut, complimente le plat, et ne met pas les coudes sur la table.
Elle joue avec les enfants, s’occupe un peu du chien. Elle débarrasse, demande si l’on va bien, n’offre pas de parfums immondes, et regarde avec l’oeil qui vibre.
Et comme derrière toute politesse aimable se cache une inquiétude parfaitement humaine. “Que caches-tu derrière cette petite chemise quadrillée et ce pull-over rouge, exécrable personnage amical ?” — l’angoisse existentielle.
Lorsqu’on transmet un pouvoir, n’en organise-t-on pas déjà, au moins en partie, la future utilisation — y compris la pire ? L’oral aime se faire passer pour une compétence aimable. Un supplément d’âme académique. Une politesse avancée, utile pour les concours, les présentations et les dîners en ville. Cette vision est commode. Elle permet de dormir tranquille. Elle accompagne bien la dinde.
Mais l’oral peut être une arme. Propre, élégante, civilisée, donc dangereuse. Elle ne tue pas, mais elle peut causer la mort. Voilà la question que l’on me posait, “n’as-tu pas peur d’apprendre la rhétorique à la mauvaise personne ?“.
“Ô Périclès, comme tu devais t’en vouloir d’apprendre à Alcibiade. Tu lui apprenais, à cette jeune tête blonde, et voilà qu’il pousse Athènes à la guerre civile, la vainc avec les Spartiates, s’en retourne contre Sparte, rejoint les Perses, et les trahit eux aussi !
Mais le maître de Démosthène, ô qu’il dut être heureux ! il tentait de convaincre du juste et du bon, de convaincre Athènes de se sauver, ce qu’elle a refusé !”
Voilà, en somme, le dilemme. Un autre exemple, Corax contre Tisias, deux mauvais corbeaux qui se retournent l’un contre l’autre, maître contre élève, et finisse en ouroboros.
“D’un mauvais corbeau ne peut naître qu’un mauvais œuf.”
Ce n’est pas la rhétorique, qu’il faille craindre, mais l’état dans lequel elle se développe. Comme une lame peut servir à tuer, ou à ouvrir les lettres d’amour ; le crayon a signer la condamnation à mort, ou le don proverbial aux démunis…
La rhétorique donnera la mort, si l’environnement s’y prête ; la gloire, s’y l’environnement s’y prête. L’amour, s’y l’environnement s’y prête.
Joyeuses Fêtes, et bonne rhétorique.